Esquisses de souvenirs

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Episode Prequel – Vittorio

Par Ailes d’ange (Aile 2)

Le fusain file sur le papier. De son noir, il esquisse courbes et formes qui prennent vie.

[…]

Il neige. Les flocons descendent mollement pour recouvrir le paysage d’une couche grisâtre. Le visage collé à la fenêtre, la vision à moitié effacée par la buée s’échappant de ses lèvres, l’enfant observe les maisons disparaître petit à petit. Du haut de ses cinq ans, il sait que quelque chose ne tourne pas rond. Il ne doit pas neiger au Pérou au mois d’Août.

Lorsque la porte d’entrée laisse d’engouffrer une bourrasque glaciale, il détourne les yeux vers la montagne humaine qu’est celui qui vient d’entrer. C’est son père qui rentre du travail, plus tôt que d’habitude, et pourtant, il ne se leva pas pour lui dire bonjour.

—           Ils pensent fermer la centrale dans les jours qui viennent.

La phrase ne lui est pas adressée. Une voix féminine sortit de la cuisine tandis qu’il délaçait ses bottes.

—           Comment allons-nous faire si tu te retrouves sans emploi ?

—           Je crois que bientôt le chômage risque de ne pas être notre préoccupation première.

L’enfant se désintéresse de cette discussion d’adultes. C’est la même chose depuis des mois : l’inquiétude et l’appréhension du futur. Trop compliqué pour l’enfant qui ne pense qu’à aller jouer avec ses amis dans le blanc tombé du ciel.

 

Avec hâte, il enfile son pied dans sa botte. Il est encore tôt, le soleil n’a même pas encore dépassé le sommet des montagnes, mais il fait suffisamment clair pour que l’autorisation de sortir lui soit accordée d’aller rejoindre les autres enfants. Il attrape son écharpe rayée pour se protéger du vent glacial.

Un grand bruit assourdissant.

Le choc.

La neige est froide dans sa bouche et fond immédiatement sur sa langue. Partout dans son corps, il ne sait plus trop s’il a froid ou chaud, s’il a mal ou non. Il veut s’essuyer les yeux qui ne voient rien, mais sa main refuse de lui obéir.

Un cri.

Un appel.

—           Vittorio !

Le coup de fouet.

Il frotte ses paupières et pose son regard sur la désolation autour de lui. Il n’y a plus de murs, plus de maisons. Les pierres semblent semées autour de lui dans un désordre le plus total. Il regarde la neige soufflée qui rougit sous lui. En chancelant, il se redresse.

—           Papa ! Maman !

Il les aperçoit. Ils sont juste un peu plus loin. Il titube vers eux. Son père le repousse, lui crie dessus, lui hurle de partir. Mais il refuse d’écouter, et s’approche encore. Et il voit.

Les corps à moitié broyés sous les poutres de l’ancienne cuisine. Le sang qui se répand lentement, teintant la neige de carmin. L’angle étrange que forme le cou de sa mère.

—           Vittorio ! Va-t-en ! Pars ! Pars loin de là !

Un dernier sanglot. Une dernière larme qui s’éclate sur le sol et gèle instantanément.

[…]

—           Hé, petit !

Vittorio relève juste assez la tête pour voir qui lui adresse la parole par-dessus les bras serrés autour de ses genoux. Un grand manteau au col relevé, une écharpe et un bonnet enfoncé profondément lui dissimulent son interlocuteur. Juste derrière se tient le gardien. D’un geste de la main, il est invité à se retirer.

L’enfant et l’adulte se regardent sans se parler pendant de longues minutes, des petits nuages de buée s’échappant au rythme de leurs respirations. Puis l’homme s’approche et lui soulève le menton d’un doigt.

—           Regarde-moi ça… Tu t’es battu ? Ou plutôt, devrais-je dire, tu t’es fait battre ?

Vittorio détourne le regard, lui dissimulant le noir qui colore le tour de son œil et sa pommette tuméfiée. La poigne dure de l’adulte se referme sur son bras nu bleui par le froid.

—           Non, mais regarde-toi. Tu vas rester prostré là jusqu’à mourir, que ce soit par la faim, l’hypothermie ou sous les coups de tes « camarades » ?

L’enfant ne lui répondit pas, le visage obstinément baissé, les lèvres serrées.

—           Je me suis renseigné sur toi, petit. Tu es l’unique survivant du village qui desservait la centrale d’Ayacucho. Tu as échappé à l’explosion d’un des derniers réacteurs nucléaires de notre monde. Tu aurais dû périr lors du séisme qui a ébranlé les montagnes, et puis, quand les cheminées se sont effondrées, et enfin, quand les radiations se sont répandues dans la région. Et pourtant, tu es là. Dans un piteux état, certes, mais encore entier. Et tu es maintenant prêt à abandonner là, à te laisser crever dans ton coin comme tellement l’ont fait et tellement d’autres le feront encore ?

Lorsqu’il finit sa tirade, les yeux bleu nuit se vissent dans les siens, et il voit briller une étincelle de rage et de volonté, un sourire s’esquisse sur ses lèvres.

—           Alors viens petit, suis-moi. Toi et moi, on va faire de grandes choses…

[…]

Le métal lui blesse les poignets. Chaque cahot du véhicule le secoue et aiguise la douleur dans son corps constellé de bleus. Un peu de sang a coulé de son arcade sourcilière. Les yeux obstinément baissés vers le sol, il garde un silence buté. De part et d’autre de lui, deux armoires à glace lui empêchent tout mouvement. Il sent sur lui, par intermittence, le poids du regard du conducteur dans le rétroviseur central.

Combien de temps cela dure-t-il ? Au moins deux heures. Quand la voiture s’arrête, ils sont désormais loin des favelas. Loin de tout. Sur un signe de tête du chauffeur qu’il ne fait que deviner ses gardes sortent en claquant les portails. Un énième silence tendu.

—           Vittorio… Qua vais-je bien pouvoir faire de toi ?

Il ne répond pas. Il ne sait pas.

—           Tu m’as rendu pas mal de services. Tu as toujours accompli avec brio les missions que je t’avais données. Mais là… Tu as conscience de la merde dans laquelle tu t’es fourré ? Tu ne peux pas y retourner. Si je t’y renvoie, tu vas te faire tuer.

Il se mort la lèvre jusqu’au sang. Le goût âcre et métallique envahit sa bouche.

—           Tu te pensais au dessus de tout ? Ce n’est pas parce que tu inhibes les Talents des autres que tu es intouchable. Combien de fois te l’ai-je répété ? Pas assez apparemment… Que vais-je faire de toi…

Il les sent, les yeux rivés sur lui, qui l’observent, l’analysent, le dissèquent, le brûlent. Il les a haït, ces yeux. Oh, haït si fort. Ces yeux qui l’ont envoyé dans les pires quartiers de ce monde, parmi ceux que la société ne voulait pas. Ces yeux qui l’ont utilisé, manipulé, pour espionner, contrôler, brider. Ces yeux ont bien rentabilisé la petite balade dans les montagnes pour venir le chercher, il y a bientôt dix ans de cela. Mais maintenant, les yeux ne peuvent plus rien faire pour lui. Et il va se retrouver seul. Sa bouche se tord en un pli amer.

Il a toujours été seul, de toutes manières, depuis ce jour.

—           J’ai peut-être une solution.

Cette fois, surpris, il lève la tête et les croise, ces yeux, dans les siens.

—           Pas très loin d’ici, il y a un établissement. Un pensionnat avec un collège et un lycée. J’ai déjà fait les démarches. Ils ont accepté de te prendre en cours d’année. Tu y finiras ta scolarité. Je ne peux plus t’envoyer nulle part, de toutes manières. Par contre t’auras intérêt à te faire tout petit pendant un moment.

L’espoir.

 […]

Luna pose son fusain. Autour d’elle s’étale les feuilles noircies, bouts de vie de Vittorio qui lui emplissaient l’esprit et couchés sur le papier.

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5 réflexions au sujet de « Esquisses de souvenirs »

  1. Tu sais déjà ce que j’en pense, mais je le redis : c’est un super texte. L’écriture, comme d’habitude, est maîtrisée ; les idées concernant le passé de Vittorio sont cohérentes avec son présent, tout me plaît, et ton texte me fait encore plus aimer ce personnage.

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