Ne pars pas sans moi

Sélection épisode 44

Sélection épisode 45

Par Tic-Tac-Toe

Il régnait sur l’assemblée un silence de mort. Tous les lycéens de dernière année s’étaient réunis sous la pluie pour dire au revoir à Belen, pâle silhouette aux os saillants. Son père était venu la chercher aussitôt après qu’il fut mis au courant de son état ; son père, qui se réservait le droit de l’arracher à son lycée, à ses amis, à son univers, pour l’emmener avec elle et la placer dans un hôpital spécialisé qui l’aiderait à guérir son mal.

Était-elle consciente qu’elle venait, en acceptant de suivre son père, de renoncer à toute liberté ?

Quand Winog croisa son regard, il eut la réponse. Belen savait. Belen savait, mais elle acceptait. Elle se résignait. Comment lui en vouloir ? Au vu de la chose qui la dévorait peu à peu de l’intérieur, tout espoir de guérison était à considérer. Ces derniers temps, elle avait passé de longues journées à la merci complète de la Chose. Ces jours-là, on l’entendait parfois crier, et ses hurlements parvenaient aux oreilles des élèves comme s’ils avaient été poussés par la mort elle-même.

Quand Winog revint à lui, tout le monde était parti. La pluie, le silence et la gêne les avaient sans doute poussés à retourner en cours le plus vite possible. Après tout, qu’avaient-ils à dire à Belen ? Tout le monde la connaissait, mais personne ne l’avait vraiment connue. 

Winog, cependant, aurait tant de choses à lui dire. Tant de questions tournaient dans sa poitrine, faisant chauffer son unité centrale, sans pour autant qu’il ait le courage d’aller les lui poser.

Il ne restait plus qu’eux deux, face à face à une dizaine de mètre de distance, les regards aimantés à travers le déluge. Après quelques éternités, elle s’avança vers Winog et franchit en quelques pas la distances qui les séparait. Winog se dit qu’elle était belle, avec ses cheveux qui dégoulinaient et son T-shirt qui lui collait à la peau.

– Winog… Tu m’as manqué.

Cette voix replongea Winog dans un passé lointain, un passé depuis longtemps oublié et qui mettait en scène Belen, Belen lui parlant de cette voix si douce.

– Est-ce que tu m’en veux ?

La réponse de Winog se coinça quelque part entre son esprit et ses cordes vocales.

– Est-ce que c’est moi qui dois t’en vouloir ? Tout s’est passé si vite, dans cette histoire, j’ai du mal à me souvenir.

Elle rit doucement. Ses yeux pétillaient, et ceux de Winog aussi, mais seulement intérieurement, parce que les yeux d’un robot ne pétillent pas.

– Parle-moi, Winog.

Je ne peux pas.

– Dis-moi quelque chose. Dis-moi que tu te souviens.

Est-ce que je me souviens ? Ma mémoire a été effacée, mais ma peau, je crois, se souvient.

– Tu n’as pas oublié, n’est-ce pas ? Je sais que tu n’as jamais oublié les sentiments. L’angoisse, la liberté, l’amour… Tu les as tous ressentis et maintenant tu t’en souviens. Tu les ressens.

Je les ressens, deux fois plus puissant, dix fois plus puissants. Si tu savais comme je les ressens.

– Dis-moi que tu les ressens, Winog.

Non.

– Tu te trompes, Belen. Je ne ressens rien. Un androïde ne ressent rien.

Tu as raison, Belen. Je t’aime. Ton androïde ressent pour toi.

– Tu mens…

Je le dois. J’aimerais tant… Mais je ne peux pas. Je n’ai pas le droit.

– Je ne mens pas. Je suis programmé pour dire la vérité.

Il y a des conséquences. Un prix que je ne suis pas prêt à payer.

Tu comprends ?

Arrête. Ne pleure pas.

Ne m’en veux pas.

Ne t’en va pas.

Il fait si froid sans toi…

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6 réflexions au sujet de « Ne pars pas sans moi »

  1. Coucou!
    J’aime bien ton texte, on s’imagine les scènes, tu décris vraiment bien et ta plume est très belle. J’ai un peu bloqué sur certains éléments, comme le fait que Winog a des cordes vocales alors que c’est un androïde. Sinon le texte est bien mis en page, il est agréable à lire, doux. J’ai trouvé qu’il était aussi mélancolique, ce qui rajoute encore du charme.
    Bravo! ^-^

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  2. Ce texte est vraiment très beau ! Il semble très doux et très dur à la fois (je rejoins Bluebird), et c’est grâce à ton talent que tu arrives à créer une telle atmosphère ! J’ai adoré cette phrase « Tout le monde la connaissait, mais personne ne l’avait vraiment connue », je trouve qu’elle correspond extrêmement bien à Belen. Bref, bravo !

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  3. C’est la douceur qui régnait dans ton texte, le calme, qui m’a le plus plu. Le ton est grave, l’ambiance lourde — pluvieuse… ^^ —, et pourtant cela paraît si léger… Tout est naturel, très fluide, que ce soit la narration ou les dialogues.
    C’est à mon goût très juste, les mots sont bien choisis, bien posés, bien ordonnés…
    On imagine très bien la scène, la pluie, la gravité du moment, Winog et Belen dégoulinants au milieu des flaques et de la pluie qui tombent. Et puis surtout on imagine parfaitement les paroles de Belen et les pensées de Winog, cela colle vraiment bien aux deux personnages, à la situation, etc.
    C’est presque apaisant, comme lecture — paradoxal mais bon x) —, et j’ai vraiment énormément apprécié ton texte.

    Bref, j’ai eu l’impression de me répéter dans tout mon commentaire, m’enfin ^^

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  4. Très beau texte ! J’aime beaucoup ton écriture, surtout le « dialogue » de la fin… Dommage que ton texte ne résolve pas vraiment d’intrigue, parce qu’il est vraiment beau, et la parenthèse entre Belen et Winog toute douce… Tu écris vraiment très bien, Tic’ 🙂

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