Le vol des libellules

Par Ailes d’Ange (Aile 1)

Ils ont seize ans et ils se dévorent des yeux.

Leurs regards s’évitent puis se touchent. Ils s’écartent, ils se croisent. Ils s’attirent et se repoussent. Ils dansent comme deux libellules et se chuchotent ainsi les mots qu’aucun des deux n’ose dire.

C’est leur petit jeu à eux, leur secret.

A travers la vitre du bus qui s’éloigne, il lui fait un sourire. Pendant le cours, elle se retourne et ils échangent un regard complice. Ils se croisent dans la rue et leurs doigts se frôlent.

Ils se tournent autour, se rencontrent et s’éloignent.

Ils ont seize ans et ils s’aiment sans le dire.

Elle a dix-huit ans. Elle danse. Elle s’élance, vole, tourne. Elle décolle, elle roule. Elle touche à peine le sol. Elle s’arrête, respire et démarre. Elle tourne encore et encore. Elle traverse la grande salle au parquet usé presque sans le toucher.

Il la regarde. Elle tournoie, les yeux à demi-fermés et les cheveux lâchés. Elle s’oublie et danse. Elle s’oublie et emporte à chaque instant son cœur. Il la regarde, ses yeux la suivent dans la moindre courbe, le moindre tour. Il la regarde comme au premier jour.

Elle, elle danse. Et parfois, il réussit à accrocher son regard. Et leur échange est toujours aussi intense.

Il a vingt ans. Il vit sa vie de jeune adulte à pleines dents. Il se penche sur une fleur puis une autre. Il papillonne. Il hésite.

Il veut se poser, calmer son vol. Il veut regarder vers l’avenir. Il veut vivre avec celle qui fait battre son cœur. Il la rejoint, sa libellule. Il l’attend à la sortie de son cours de danse au conservatoire. Il lui tend une fleur – son choix – et lui murmure quelques mots. Elle se jette dans ses bras et l’embrasse pour la première fois.

Ils ont vingt-un ans. Ils se tournent autour, se touchent, s’écartent et reviennent l’un contre l’autre. Ils dansent à deux maintenant. Ils se découvrent une nouvelle fois chaque jour. Ils tourbillonnent à deux, délicates acrobaties aériennes.

Son ventre à elle s’arrondit. Il a le sourire aux lèvres en permanence.

Ils ont hâte de voir le petit bonhomme qui va venir au monde pour partager leur bonheur. Elle a envie de reprendre la danse. Il a envie que ces moments ne s’arrêtent jamais.

Ils ont vingt-trois ans.

Elle tournoie de nouveau dans la salle du conservatoire. Il se penche sur le berceau et embrasse le front de sa fille. Elle part de plus en plus loin pour des spectacles. Il cumule de plus en plus d’heures pour payer la nourrice.

Ils s’écartent et se croisent. Ils se croisent et se repoussent. Ils se retrouvent. Ils se cherchent et se tournent autour.

Ils dansent, comme deux libellules.

Il a vingt-quatre ans et un bébé. Elle a vingt-quatre ans et elle est partie.

Il a vingt-quatre ans et il est sur les routes, fuyant la colère de la Terre. Il vivote en tenant son enfant à bout de bras. Il n’a plus de sourire et d’argent.

Il a vingt-quatre ans et il arrive dans une petite ville par le bus de nuit. Il a le ventre creux et une vie en teinte de gris.

Il a vingt-quatre ans et il laisse son bébé sur les marches d’une école. Il se penche au-dessus d’elle et l’embrasse. Il se relève et commence à s’en aller avant de revenir sur ses pas. Il dépose un petit pendentif dans la couverture puis disparait dans la nuit.

Il a vingt-quatre ans et n’est qu’une libellule éphémère.

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4 réflexions au sujet de « Le vol des libellules »

  1. Merci ! Ça me touche vraiment. J’avais un peu peur que ce soit « lourd », car c’est assez répétitif, c’est toujours la même construction, alors je suis heureuse d’avoir pu transmettre les émotions que je ressentais. Cet amour, la légèreté, l’éloignement, l’abandon…
    Je profite du commentaire pour citer « Ce qu’on doit à l’écureuil roux » de Titelilou (Sélection, épisode 24), qui m’a un peu inspiré 🙂

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  2. Waw, ton texte est vraiment beau… L’image des libellules est très belle et apporte beaucoup de poésie à ton texte. Tu arrives à transmettre tellement d’émotions, c’est dingue ! On se laisse bercer par tes mots, on est joyeux comme eux au début et puis à la fin… Bam.
    Bref, j’adore ton écriture, je n’ai rien à redire c’est tout simplement magnifique ^^

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  3. Alors là, c’est vraiment… époustouflant.
    J’avais adoré tes anciens textes mais celui-ci est, pour moi, largement au dessus-des autres. Je l’ai relu plusieurs fois et pourtant, j’en garde toujours la même saveur à la fin. Il nous fait passer par tellement d’émotions ! On se prend complètement au jeu. Et ce dernier geste d’amour que fait le papa de Myolis à sa fille, le fait qu’il choisisse de lui léguer une photographie de celle qui lui a brisé le cœur…purée, je m’en remets toujours pas.
    C’était génial, chapeau 😉

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