Planète du crépuscule

Par Ailes d’Ange (Aile 1)
Défi du Jury
 
Une grotte. Ou plutôt, une galerie. Elle écorchait la surface lisse de la falaise, semblable à une blessure causée par la lame d’un géant. Un faible ruisseau suintait entre ses parois. C’était tout ce qui était visible à travers la poussière qui tourbillonnait autour d’eux.

– Courrez ! s’époumonait Ian dans le micro. Courrez ! черт побери, plus vite !
Peter distinguait à peine l’ouverture sombre qui lui faisait face. Sa combinaison le gênait dans ses mouvements et ses poumons le brûlaient. La tempête les frappait de plein fouet. Leur seule chance de survie consistait à se mettre à l’abri et espérer que les vents se calment rapidement. Autant dire qu’ils étaient condamnés.
Sa vue se dégagea d’un coup, délaissant un rouge mouvant qui essayait d’attraper les jambes et les bras dans ses doigts de vent pour un noir inquiétant. Il fit quelques pas et se retourna. Ian arrivait juste derrière lui. Il distingua une silhouette s’approcher, vaciller, tomber.
Un appel retentit dans son oreillette sur le canal commun. Il voulut sortir pour l’aider à se relever mais Ian agrippa son bras.
– Laisse. Si tu sors, tu ne reviendras pas, crachota le système de communication.
Ils contemplèrent quelques instants le rideau orangé tourbillonner devant l’entrée. Peter ne put s’empêcher de frissonner devant la beauté mortelle qui s’offrait à lui, un incendie incontrôlable qui allait sûrement s’étendre au reste de la planète au cours du prochain mois, dévastant, s’infiltrant. Déjà, la purée de pois sanguinolente s’assombrissait.
– Il faut qu’on avance, le vent va s’engouffrer ici aussi, déclara Ian en se mettant en marche.
Peter le suivit. Ils n’étaient que quatre. Quatre sur les douze membres de l’équipe partie ce matin même de la base. Ian, Esperanza, Liu et lui. Quatre à vivre quelques minutes, quelques heures de plus. Quatre qui ne mourront non pas étouffés par le sable rouge mais qui rendront les armes asphyxiés et déshydratés. Quatre condamnés.
Condamnés, ils l’étaient depuis que la boussole de la navette s’était déréglée et qu’ils s’étaient retrouvés sur ce plateau non-exploré à des kilomètres de la base. Depuis leur départ de la base où le commandant les avait regardés d’un air grave au moment de partir et les avait priés de rentrer au plus vite. Depuis qu’ils avaient posé le pied dans la navette encore sur Terre, même.
– On n’allume qu’une seule lampe pour l’instant, commanda Ian. Essayez d’économiser votre oxygène.
Et ainsi, ils s’engouffrèrent dans le boyau sombre alors que le vent hurlait et s’assombrissait derrière eux.
Ils marchèrent longtemps, suffisamment pour qu’ils trouvent enfin le silence et qu’ils ne voient rien d’autre que le rond de lumière jaunie.
Et le boyau continuait, irrégulier mais praticable.
Ils marchèrent longtemps, suffisamment pour que le silence leur soit insupportable et qu’ils ne regardent même plus le rond de lumière.
Et le boyau continuait, serrant lentement mais définitivement ses mâchoires de pierre sur leurs pas.
Ils marchèrent encore, jusqu’à ce que la paroi disparaisse.
Ils s’alignèrent, se resserrèrent. Et de leurs quatre faisceaux, ils balayèrent l’immense salle creusée à même la roche dans laquelle ils étaient arrivés.
Des caisses de métal s’entassaient au milieu, des caissons d’androïdes ouvriers s’alignaient sur la gauche tandis que des panneaux de contrôle trônaient à droite. Une couche de poussière visible recouvrait le tout.
De l’oxygène. Une radio plus puissante. Peut-être un lieu d’habitation.
Une lueur d’espoir naquit en eux.
Liu caressa d’une main la console.
– De la technologie pré-Catastrophes, murmura-t-il dans l’oreillette. Je me demande de quelle expédition…
– On s’en fiche, coupa Ian. Tu sauras la faire fonctionner ?
– Je pense, oui. Il doit y avoir un générateur quelque part…
Ils s’éloignèrent, laissant Liu au pupitre.
Peter contourna le tas de caisses. Ce qu’il vit le laissa bouche-bée.
–  Les gars… c’est le bazar ici.
– Qu’est-ce que tu veux dire, Peter ? s’inquiéta Esperanza.
Devant lui, l’ordre qu’ils avaient vu en arrivant était oublié. Les caisses gisaient, éventrées, leur contenu se répandant sur le sol. Des cellules d’habitations, invisibles depuis le boyau, semblaient avoir été mâchées par un géant puis recrachées avant d’être victimes du feu. Les caissons abritant les androïdes étaient fracturés et les corps gisaient sur le sol comme des pantins désarticulés.
– Et bien, pour être le bazar… commenta Ian venu le rejoindre.
En décrivant la situation à Liu et à Esperanza, ils s’avancèrent lentement. Ils découvrirent d’autres  androïdes désactivés, à moitié ensevelis sous des bonbonnes d’oxygène ouvertes. Le matériel déversé semblait pour une grande partie hors d’usage. Le feu semblait s’être étendu jusqu’ici à en juger par les tâches sombres au sol.
Alors qu’il observait une palette de pointes de foreuse renversée, Peter entendit Ian jurer à voix basse :
– Des balles, блядь.
Son regard se posa sur la pointe qu’il tenait dans la main. Elle avait roulée hors de la cargaison. De la grosseur d’un pouce, elle se terminait par une pointe d’une couleur cuivrée.
– J’ai trouvé le générateur ! s’écria Esperanza.
Ses doigts s’ouvrirent lentement, laissant tomber l’outil qui rebondit sur le sol sombre.
Du sang.
Une forte lumière l’aveugla. D’immenses projecteurs venaient de s’allumer, éclairant le site. Un doux ronronnement confirma que la production d’énergie était en route.
– Блядь ! répéta Ian.
Peter tourna la tête vers lui. Il tenait entre ses doigts une douille. Et la caisse derrière lui était parsemée de trous circulaires de la taille d’une pièce de monnaie.
Que s’était-il passé ici, bordel ?
– Tout le monde retourne au panneau de commande, vite ! ordonna-t-il, sortant Peter de sa léthargie.
Les deux hommes n’avaient fait que quelques pas que les spots grésillèrent puis s’éteignirent.
– Черт ! jura Ian.
Peter essaya d’allumer sa torche, en vain.
– Je ne sais pas ce qui se passe, le générateur est toujours en marche ! s’affola Esperanza.
– Faites attention ! cria Ian. Je crois savoir où l’on est ! Sur le site de la mission Crépuscule !
– La mission Crépuscu… grésilla la voix d’Esperanza avant de s’éteindre.
– La quoi ? fit Peter.
– Esperanza ? Esperanza ! Черт !
– Tu es sûr, Ian ? Crépuscule ? Ho non, non, non… dis-moi, que tu plaisantes ! pria Liu.
– Va le dire à Esperanza, que je plaisante, répliqua Ian.
– La quoi ? répéta Peter, au bord de la panique.
– La mission Crépuscule. Une mission de forage de 2041 qui a mal tournée. Des morts et l’abandon du site du jour au lendemain, expliqua Ian.
– Non, non… c’est pas possible… il nous faut des secours… allez, fonctionne… non, non, non… allez… paniquait Liu.
Le noir sembla se resserrer autour de Peter alors qu’il se souvenait.
Une mission novatrice, avec des androïdes plus autonomes, dans une zone très riche en minéraux. Un succès très médiatisé, des reportages en boucle à la télé, l’imaginaire d’une conquête spatiale possible. Et puis un arrêt précipité, le retrait des androïdes de la même série des autres sites de production, des hommes revenus choqués, des familles en pleurs. Ensuite, les Grandes Catastrophes sont arrivées et on a oublié l’affaire. Personne n’a cherché à creuser pourquoi. La mission Crépuscule a été classifiée sans suite.
Quelque chose agrippa son bras.
Il était paralysé. Que se passait-il ? Où étaient Ian, Liu ? Où était Esperanza ?
Le noir l’entourait, l’enserrait dans son étau, le terrifiait.
Qui savait ce qui se passait dans le noir ?
Il cria.
– C’est moi, тупица, répondit Ian, arrête de crier.
– Non, non, non… marmonnait Liu comme une litanie en bruit de fond. Allez… oui ? oui… oui !
L’oreillette grésilla.
– Liu ?
– Le message est parti, s’exclama-t-il. Le message est…
Un claquement retentit, l’interrompant, suivi d’un deuxième, d’un troisième… Peter ne compta pas. Le silence qui suivit fut lugubre.
– Liu ? appela Ian.
Seul le ronronnement du générateur lui répondit. Sa poigne se resserra sur le bras de Peter.
– On a réveillé un monstre endormi, murmura-t-il. Et on va mourir.
Le bras de Peter fut soudain libre de toute contrainte. Lorsqu’Ian reprit la parole, ce fut d’une voix pressée :
– Peter, tu vas couper toutes les transmissions de ton casque et moi aussi. On va essayer de s’enfuir, d’accord ? Mais il faut qu’on limite les risques de se faire repérer, ce sont des robots en face. Ne te préoccupe pas de moi, fuis en étant le plus discret possible. Dès que tu as coupé ta radio, tu fuis, tu as compris ? Tu as compris ?
– Ou… Oui, bafouilla-t-il.
– Heureux de t’avoir connu, Peter Jackson.
– Heureux de vous avoir connu, commandant Ian Gargarine.
Il devina le sourire de Ian avant qu’ils coupent leur radio.
Il obéit. Il commença à marcher, lentement, pour ne pas se cogner, ne pas faire de bruit.
Un pas. Deux pas. Trois pas.
Quelque tinta.
Il retint son souffle, immobile, le pied à quelques centimètres du sol.
Les avaient-ils trouvés ?
Où étaient-ils ?
Qui étaient-ils ?
Il scrutait l’obscurité fébrilement. Inutilement.
Il était aveugle. Aveugle et traqué par des chasseurs dont il ne connaissait pas les capacités.
Il continua son mouvement mais quelque chose résista sous sa semelle.
Une pointe, comme celle qu’il tenait quelques minutes auparavant ! réalisa-t-il.
Il se baissa lentement et la ramassa avant de reprendre son chemin.
Il se dirigeait approximativement vers le boyau qui les avait crachés dans cette salle mortelle.
Il avait dû parcourir une dizaine de mètres quand il sursauta. Un bruit métallique résonnait sous le plafond de roche, comme si on venait de renverser la pyramide de caisses.
Ian ! Il pensa un instant à essayer de le retrouver mais son instinct reprit le dessus et il commença à courir.
Il faisait du bruit mais il s’en fichait.
Il devait s’enfuir, sortir de ce tombeau où reposaient déjà Esperanza, Liu et peut-être Ian.
Il courrait.
Il heurta de plein fouet un mur. Etait-il près du boyau ? Partait-il dans la bonne direction ? Il n’en savait rien mais suivait le mur de la main. Il courrait de nouveau.
Le mur se déroba sous ses doigts. Il s’engouffra dans la cavité.
Il courrait. Ses poumons criaient grâce mais il ne s’arrêtait pas. Il courrait. Il entendait un martèlement derrière lui. Ils l’avaient retrouvé.
L’étau de pierre se refermait sur lui tandis que le bruit de la course se rapprochait. Des lumières dansaient devant ses yeux, l’oxygène commençait à manquer.
Il trébucha, se rétablit et reprit sa course.
Il trébucha de nouveau et resta étendu sur le sol cette fois-ci.
Ils arrivaient. Le piétinement n’était qu’à quelques mètres de lui.
La tête lui tournait.
Il se retourna pour faire face à la menace et quand le robot lui arriva dessus, il frappa avec sa pointe.
Il frappa.
Frappa.
Frappa.
Le soleil se couchait à l’horizon, le vent était retombé, tout était calme. Rien qui ne laissait présager l’horreur qui venait de se dérouler dans les entrailles de la planète rouge.
Peter regardait l’entrée de la galerie s’éloigner. Elle garderait en son sein les vies de trois camarades, fauchées par des robots défectueux abandonnés là. Une larme s’échappa et roula le long de son masque à oxygène.
Allez sur Mars, la planète crépusculaire ! disaient-ils.
Il détourna la tête. Jamais un slogan ne lui avait parut aussi vrai.
Ce qui m’a inspirée : Pour ce qui m’a inspiré, je suis obligé de citer Asimov, le père de la Science-Fiction et plus particulièrement dans ce cas-là, les nouvelles où apparaissent Powell et Donovan. Je cite aussi les films Blade Runner et sa suite, Blade Runner 2048 (avec l’histoire autant que l’esthétique avec cette couleur rouge dans la ville abandonnée), Interstellar ainsi que I robot. Je pense que Seul sur Mars pour les quelques images que j’ai pu en voir (même si je n’ai pas vu le film, mais je crois que même le titre est inspirant pour cet épisode) est aussi à citer. 
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4 réflexions au sujet de « Planète du crépuscule »

  1. La p’tite moustache : Merci pour ton commentaire 🙂 Je venais de voir Blade Runner 2049 (et non pas 2048, honte sur moi ! Mais pour ma défense, j’avais aussi regarder les courts métrages Blade Runner 2048) du coup, l’inspiration était pas loin. J’avais beaucoup aimé l’esthétique de ce film. Hunger Games ? Je n’y avais pas pensé mais c’est fort possible. En tout cas, les livres d’Asimov sans aucun doute. Il y a une nouvelle de Powell and Donovan qui se passe dans des tunnels (ce sont deux « techniciens » qui testent les nouveaux androides en situation réelle le plus souvent en étant seuls dans un vaisseau ou une base sur une planete et il y a toujours un détail qui foire et ca donne des récits un peu dans ce genre (en mieux, plus détaillés et on comprend le probleme))

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  2. Wouah, gros coup de cœur pour ton texte ! Bon, pour le coup, on s’éloigne totalement des standards du CLV, la limite de mots, tout ça tout ça… Mais c’est bien de lire des textes qui sortent de l’ordinaire et qui ne respectent pas forcément les consignes de formes !
    Ton texte était vraiment prenant (Défi du Jury réussi !) et on voit que tu as vraiment pris plaisir à l’écrire ! Bravo à toi 🙂
    (c’est drôle que tu aies cité Blade Runner dans tes inspirations, en lisant ton texte, je me disais bien que l’ambiance me faisait penser à quelque chose, c’était ça !)
    (et peut être aussi à Hunger Games, pour tout le passage dans les sous sols)

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  3. Didou : Merci ! En même temps, j’ai triché pour le Défi, le (tout petit petit) nombre de mots supplémentaire aide bien^^ Contente que ça t’ai plu

    Le Jury : par contre, les espaces entre les paragraphes ne s’affichent pas (à part le premier qui n’est pas le plus important), si c’était possible de corriger ça, ça faciliterai la lecture 🙂

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  4. Je vais peut-être me répéter mais tant pis : ce texte est génial ! Et pour le coup, le défi du jury est plus que réussi. Cette angoisse qui monte…et à chaque fois qu’un danger s’en va, un nouveau qui prend le relais…c’était terrible. « 3 fois plus de plaisir pendant la lecture » qu’ils disaient, hé ben ils avaient pas menti. J’ai adoré, bravo !

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