Le bonheur a l’odeur de la pluie

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Sélection Arc 2 – épisode 5

Par Cielrose
Défi du jury

J’avais à peine franchi la porte de l’observatoire que l’odeur de désinfectant me frappa. Une odeur chimique, amère, synthétique. Dans la salle, il n’y avait aucun bruit, aucun murmure. L’atmosphère était pesante, et bien trop sérieuse pour une visite scolaire. Les autres élèves n’osaient pas chuchoter, c’était à peine s’ils se regardaient. Et puis tout d’un coup, une voix perçante transperça le silence :

« Bienvenue mes chers enfants ! Bienvenue ! s’exclama d’une voix miéleuse une femme d’une cinquantaine d’années. »

Même si tout le monde s’en doutait déjà, M. Sming, notre professeur d’astrophysique, nous la présenta comme notre guide. Cette sortie scolaire m’ennuyait déjà.

La guide nous expliqua longuement que le travail qu’ils menaient dans ce laboratoire était primordial, mais qu’elle ne pouvait pas vraiment nous en parler car le sujet était classé hautement secret. Primordial pour quoi exactement ? Je suppose qu’elle voulait parler de notre avenir, notre survie dans ce monde détruit. Mais même si nous étions les premiers concernés, nous ne pouvions pas savoir ce qui se cachait derrière ces recherches. Alors, elle nous montra des objets que nous connaissions déjà, comme de simples téléscopes comme ceux qu’on avait au collège, et nous montra comment s’en servir. Tout le monde se demandait pourquoi notre professeur nous avait amenés là, car la guide ne nous apprenait rien.

La visite continuait et j’avais perdu toute notion du temps. Il me semblait que cela faisait des heures et des heures que nous étions là. Nous passions de salle en salle, et je n’écoutais plus le flot incessant de paroles inutiles. Les yeux dans le vague, c’est là que je la vis. Une petite porte entrouverte, avec un panneau « entrée formellement interdite » démesurément grand. Entrouverte. Il ne me fallut pas plus de deux secondes pour me décider, et dès que le reste du groupe changea de salle, je me faufilais dans l’embrasure de la porte.

La pièce était sombre, l’odeur encore plus chimique que dans le reste du laboratoire. Une atmosphère inquiètante flottait autour de moi. Je tremblais, regrettant déjà mes pas. Mais mes jambes continuaient d’avancer, et je marchais tout droit vers une silhouette endormie sur son poste de travail. Je m’approchais d’elle, tout doucement, et vis que c’était une très jeune femme. Trop jeune pour un poste très qualifié dans un observatoire du gouvernement. Voyant son visage tiré par l’inquiètude, je posais une main sur son épaule, oubliant complétement mon talent. Et je fus submergée par son cauchemar, par son travail, par sa sensation d’être dans une impasse.

De l’eau, des immenses étendues d’eau limpide. Des forêts magnifiques, comme il ne devait plus en avoir sur terre. La pluie, mais une pluie douce et légère, transparente, propre. Et puis la sensation d’être loin, perdue. L’étranger, la destruction. Ah ! Comme elle regrettait d’avoir accepté ce travail ! Et comme elle avait peur !

« Qui êtes-vous ? »

Brusque retour à la réalité, je m’enfuis en courant. Qui était-elle ? Que faisaient-ils dans ce laboratoire ? Mon cœur battait trop vite, beaucoup trop vite. Je n’avais rien compris à ce que j’avais ressenti, à ce passé si étrange. Son émotion avait débordé en moi, et je n’avais pas su la retenir. Et maintenant j’avais peur. Peur de ce que j’avais vu, de ce que je n’avais pas été capable de comprendre, et peur de mon incapacité à ne pas me laisser envahir par ses pensées.

Devant les regards surpris de mes camarades, je me rappellais soudain que j’avais disparu pendant de longues minutes. M. Sming paraissait en colère. Je lui chuchotais que j’étais aux toilettes, et il parut satisfait, en tout cas, il ne me demanda pas plus de détails.

La visite se termina dans le hall. À travers les immenses fenêtres je vis que le temps avait brusquement changé et qu’il pleuvait. Une pluie lourde, verte, inquiètante. Puis je me rappelais le bonheur que la jeune femme avait ressenti en regardant la pluie tomber. Le bonheur que j’avais moi-même ressenti en imaginant une pluie sous laquelle on aurait pu se balader, qu’on aurait pu laisser nous mouiller sans inquiètude. Une pluie qu’on aurait pu toucher, sentir, et écouter tomber sur le béton armé. Et plus je regardais cette pluie verte, plus je me sentais perdue dans les pensées d’une autre.

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6 réflexions au sujet de « Le bonheur a l’odeur de la pluie »

  1. Merci beaucoup pour toutes vos réponses et vos conseils qui vont me servir pour écrire mes prochains textes 🙂 En me relisant maintenant je me dis que j’aurais dû donner plus d’informations effectivement… (Mais à vrai dire j’avais peur d’en donner trop)

    Désolé de répondre si tard !

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  2. Un très beau texte, le paragraphe de la fin est particulièrement réussi. Tes descriptions sont très belles, tout en douceur, bravo à toi !
    Ce qui un peu dérangée, c’est le fait qu’on ignore complètement où tu veux nous mener avec ce texte… Alors, ça ajoute à l’ambiance mystérieuse, c’est vrai mais là je suis un peu perdue… Le panneau interdit, la femme endormie, le souvenir… et puis plus rien, ça s’arrête là et on (enfin je) n’a pas vraiment compris ce qui vient de se passer…
    Mais je chipote, ton texte n’en demeure pas moins très réussi !

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  3. Un joli texte ! 🙂 C’est bien mené, bien écrit, cette comparaison entre les deux pluies m’émeut beaucoup. Une vraie sensibilité se dégage de ton texte, tout en subtilité (rien n’est appuyé, on comprend qui est la narratrice grâce à son talent). En plus ça ouvre des pistes pour la suite avec ce mystère ambiant… Je m’étonne juste que Paloma touche l’épaule de l’inconnue, alors que c’est vraiment le dernier truc que j’aurais fait à sa place ; mais ça bouscule un peu les attendus et ce n’est pas plus mal !
    Une petite chose qui m’a gênée à la relecture : j’ai l’impression, parfois, que tu quittes le point de vue interne (par exemple, de « L’atmosphère était pesante » à « une voix perçante transperça le silence », on dirait que c’est un narrateur externe qui parle) et ça nuit un peu à l’homogénéité du texte, et surtout notre capacité à y entrer vraiment, à s’identifier au personnage principal. Mais ça s’améliore au fil du texte, la deuxième moitié est bien meilleure que la première !
    Je vais encore réfléchir un peu mais il y a des chances que je vote pour toi 😉

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  4. Salut Cielrose !
    J’ai vraiment été séduite par ton texte à l’écriture légère et douce comme la pluie que tu décris. Ce parallèle entre ta façon d’écrire et ce que tu écris est vraiment agréable à lire. On sent que ta plume déjà intéressante a gagné en précision et en puissance.
    Le fait que Paloma ne soit pas nommée ne m’a pas dérangée en tant que tel, c’est plutôt la petite incohérence dans la description du Talent (Paloma est une fouille-souvenir, elle ne peut que vivre des moments précis, comme une averse, mais pas des sentiments généraux comme « la sensation d’être dans un impasse ») qui m’a fait douter du personnage a qui je faisais face et donc m’a un peu sortie du récit. Cela, plus l’absence de découverte majeure et quelques petites répétitions dans ton texte m’empêchent d’adorer complètement ton texte, mais tu n’en as pas moins une très belle plume et une place parfaitement méritée en Intégrale. Bravo !

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  5. Ton écriture s’affine de plus en plus au fil des épisodes, on sent que tu la maîtrise plus, et ton texte est très agréable à lire. Il est prenant et très mystérieux, on a envie d’en savoir plus ! Mais justement, je reste un peu trop sur ma faim et j’ai un peu de mal à saisir où tu veux en venir… J’aurais aimé que Paloma fasse une découverte un peu plus décisive. Mais je trouve que l’intonation sonne juste et j’ai quand même beaucoup aimé ton texte qui mérite sa place de candidat à l’Intégrale. Bravo à toi et j’ai hâte de lire tes prochains textes ! 🙂

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  6. Hello Cielrose!
    Tout d’abord, bravo pour ta sélection parmi les candidats à l’Intégrale 🙂 Pour moi, la qualité principale de ton texte est ton écriture: elle est fluide, agréable à lire, rythmée. Bref, c’est vraiment bien et il faut continuer comme ça ha ha
    Personnellement, j’ai trouvé ton texte très beau, avec notamment l’allusion aux deux pluies différentes: « La pluie, mais une pluie douce et légère, transparente, propre » et « Une pluie lourde, verte, inquiètante ». Le dernier paragraphe est génial de ce point de vue.
    Cependant, on arrive à un moment du feuilleton où il va falloir lancer une intrigue et ton texte n’ouvre pas beaucoup de possibilités… On aurait aimé en savoir plus sur le travail des scientifiques par exemple, ou que ta narratrice fasse une découverte plus importante. D’un autre côté, si Paloma (je crois?) avait trouvé quelque chose de décisif, on aurait trouvé ça trop simple, avec cette histoire de porte ouverte et de panneau « entrée formellement interdite » qui sont un peu clichés.
    Pour retourner à Paloma, j’ai un peu été dérangée par le fait que tu ne la nommes pas. On comprend grâce à son Talent mais encore une fois quelque chose me titille: tu dis que Paloma est « submergée par son cauchemar »… Attention, elle lit dans les souvenirs, pas dans les pensées, ni dans les rêves!
    Bon, ton texte reste très bon et mérite sa place ici 🙂 Bravo!

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