Le patchwork de fer

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Sélection Arc 2 – épisode 5

Par Enola Plume, 13 ans

Coincée au milieu d’une marée humaine, Paloma avait les oreilles qui bourdonnaient et les mains profondément enfouies dans ses poches, car elle avait oublié ses gants protecteurs au Collège et ne voulait surtout pas se risquer à déclencher son Talent, si bien qu’elle sursautait en reculant au moindre frôlement.

Bientôt, une voix étouffée cria “il arrive !”. Des “chut !” fusèrent dans la foule compacte et les conversations s’éteignirent, au grand soulagement de Paloma.

Tout le monde était immobile, guettant le moindre bruit inhabituel.

D’abord, rien.

Puis un sifflement lointain et un son régulier.

Toute la foule avait le regard rivé sur la droite et retenait son souffle. Une forme émergea de derrière les arbres.

Elle s’approchait de plus en plus rapidement, semblait-il, et bientôt, Paloma put distinguer l’engin plus précisément.

Il y eu des cris émerveillés et étonnés dans la foule.

Un petit murmura: “C’est ça un trin ?”.

C’était un véritable patchwork de tôle, de fer, de bois, de plastique et de verre. Il avait été rafistolé avec fièvre; l’assemblage était majestueux, d’autant plus que peu dans la foule avaient déjà vu un train, qui était réservé aux grandes agglomérations. On disait que l’on avait ratissé tout Zetador pour trouver des matériaux et, à ce moment là, Paloma en était persuadée.

La machine ralentit en produisant d’atroces crissements suraiguës, qui devinrent insupportables quand elle arriva sur le quai. Tout le monde se boucha les oreilles, abasourdi devant l’écrasante hauteur du train. Quand celui-ci s’arrêta, ce fut les acclamations de la foule déchaînée qui remplacèrent les gémissements des roues rouillées.

A l’avant, une étroite porte s’ouvrit. Un jeune homme en sortit en soufflant, un sourire sur les lèvres.

Il portait une salopette d’ouvrier et un béret usé de travers, bien qu’il ne soit ni ouvrier, ni vieux. Paloma le connaissait bien. Il avait deux ans de plus qu’elle et travaillait à la poste avec son père, son frère et une dizaine d’employés.

Rapidement, il disparut du champs de vision de Paloma, remplacé par d’innombrables têtes.

Entre-temps, un groupe de jeunes étaient arrivés de tous les côtés, taggant à la bombe “Zetador” sur un vieux panneaux suspendu, sous les acclamations de la foule; d’autres traçant sur les flancs du train les inscriptions “Zetador-Melra-Wentdar”, les trois villes alliées qui commerçaient et s’influençaient fortement que le train desservait; d’autres jeunes disparurent derrière le train.

Quant à Paloma, elle profita de la dispersion de la foule pour se faufiler agilement et atteindre une ruelle calme.

 

Le regard plongé dans les profondeurs de sa boisson, Paloma ne remarqua pas Tony, le conducteur du train, pousser la porte du café où elle était.

– Salut Paloma !

Elle se redressa et se détendit en reconnaissant le garçon qui venait de s’asseoir à sa table, une mixture verdâtre à la main.

– Ca va, la célébrité a pris son temps ? ironisa-t-elle avec un sourire.

– Elle a surtout entendu la même question une trentaine de fois !

– Comment un postier peut être aussi un conducteur de train ?

– Non: c’est quoi ton numéro ? plaisanta Tony, tandis que Paloma esquissait un sourire.

Quand elle reprit son sérieux, elle lui demanda:

– C’étaient qui les gars qui ont débarqués ?

– Des jeunes du quartier, des fortes têtes, des ambitieux… J’ai entendu dire qu’il y avait mêmes quelques A-punks.

– Comment vous avez fait pour le train ?

– Eux, ils l’ont retapé. Moi, j’jouais un peu les ingénieurs, parc’que ces gars, ils ont beau avoir toute la niaque du monde, ils y connaissent rien aux trains. Alors, moi, j’passais leur dire qu’il fallait faire ceci, éviter celà, changer telle ou telle pièces. Et puis même que des fois, j’bidouillais des trucs…

– D’où tu t’intéresses aux trains ?

– C’était m’man… lâcha-t-il en baissant les yeux.

Paloma ne dit rien. Il n’y avait rien à dire.

Rares étaient ceux qui n’avaient pas perdu un proche durant les Grandes Catastrophes.

Après un silence, il reprit:

– Après… j’ai lu des bouquins. Trains, transports, moteurs, électricité… Je sais pas combien de mois j’ai passé à la bibliothèque… (puis il se redressa avec un sourire, comme si rien ne s’était passé) Tu sais qu’ils l’ont agrandie ?

– La bibliothèque ? Ouais, j’ai entendu dire. Mais comment ils ont fait pour trouver des nouveaux livres ? Je croyais que c’était terminé…

Six ans plus tôt, lors du projet Zedator Future, le maire avait fait fouiller de fond en comble tout Zetador et les alentours. Le moindre livre avait été récupéré. Ceux qui ne voulaient pas céder leurs livres étaient très mal perçus par les autres. On prenait ça pour de l’individualisme. Et l’individualisme était apparenté aux hommes égoïstes qui avaient détruit le monde en ne pensant qu’à eux. Inacceptable. Se serrer les coudes et l’entraide avaient remplacé l’esprit de compétition présent Avant. Maintenant, tout n’était que survie et pour ça, l’union était essentielle.

La bibliothèque, quant à elle, était le symbole du savoir collectif, la dernière ancre qui les raccrochait au passé et à la connaissance. Bon nombre de rénovations en avaient fait une véritable forteresse contre les incendies, l’ignorance et l’oubli.

Une partie des livres, le plus souvent des doubles, étaient amenée au Collège.

– Connexions Externet. Ils impriment des bouquins numériques. Et puis, ils photocopient aussi des livres de Melra. (il se pencha et baissa la voix:) Tu le dis pas, hein, mais… il se passe un truc à Melra.

Melra. Une des deux villes alliées de Zetador.

– Quoi comme truc ?

– J’sais pas. Y a de l’électricité dans l’air, là-bas. C’est pas normal. Les gens regardent derrière eux comme s’ils craignent de voir un fantôme. Ils sont nerveux. Ca sent le roussi cette histoire, moi j’te l’dis.

Il finit sa boisson d’une traite et se leva, lâcha quelques piécettes qui tintèrent dans la main du serveur.

– La célébrité doit retourner à son boulot banal, fit-il faussement découragé, puis il se dirigea vers la sortie. A la prochaine, Pa’ !

La porte claqua derrière lui.

Paloma, elle, resta là, songeuse.

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8 réflexions au sujet de « Le patchwork de fer »

  1. Merci à vous toutes ! J’ai un sourire scotché sur le visage…
    – Mià et rouge-gorge: Vos commentaires m’a fait super plaisir !
    – Plume azerty et Bokalieee: J’avoue que je n’avais pas pensé à l’évocation de Melra, mais pour moi, Melra était juste la suite naturelle du dialogue… Mais ok, je note !
    – Aqua: Tu a raison de A à Z :), moi aussi ça m’a titillé ! Mais je ne comprend juste pas le problème avec le titre…

    Merci beaucoup !

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    • Par rapport au titre : un patchwork, c’est en général un assemblage de plein de matériaux différents (tu l’écris toi-même : « C’était un véritable patchwork de tôle, de fer, de bois, de plastique et de verre »), donc ça fait un peu bizarre de le réduire au fer dans ton titre. Mais bon c’est un détail (et d’ailleurs ça pourrait très bien être un assemblage de trucs en fer), donc tu peux oublier ce com’ ^^

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  2. Wow, je suis scotchée ! J’adore ton texte, vraiment, c’est un de mes préférés (dommage qu’il soit trop long, il aurait été parfait en intégrale…) Les idées sont chouettes : le train, les livres, Melra, la relation entre Paloma et le conducteur… Et mériteraient d’apparaître à nouveau !
    Ton écriture est très belle aussi, très agréable à lire, on est directement plongés dans l’univers. Et le titre est super également.
    Bref, il n’y a pas grand chose à dire, mis à part que j’adore ton texte. Bravo à toi ! 🙂

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  3. Chouette texte ! J’ai juste été surprise par le langage du postier, qui au début emploie un langage courant avant de passer au familier, ça manque un peu de cohérence. Les transitions entre dialogue et description (notamment lors du passage de la bibliothèque) mériteraient d’être retravaillés aussi. Mais à part ça j’ai beaucoup aimé, on apprend plein de choses sur l’univers sans que ça fasse trop, il y a des détails comme le fait qu’il abrège son prénom en « Pa » qui sonnent vrai et me mettent le sourire aux lèvres… En plus le titre est presque parfait (si c’est un patchwork, c’est bizarre de rajouter « de fer » comme seul complément). Bravo ! 🙂

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  4. Aaaaaaah je suis fan. J’ai vraiment tout aimé, les personnages, la description du train, l’alliance des trois villes… J’ai été choquée quand j’ai appris que ton texte faisait plus de 1000 mots parce qu’il est vraiment passé comme une lettre à la poste, parfaitement fluide, aucune lourdeur. Rien ne m’a paru en trop. Dans ces conditions, il ne pouvait pas être Intégralisé, bien sûr (si tu te sens des envies princières, c’est que tu es possédée par l’esprit de Titelilou), mais en tant que texte non-Intégralisé il est parfait.

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  5. J’ai adoré ton texte ! On en apprend plus sur les moyens de transport, sur les livres, sur l’accès à la culture (bref, sur l’univers en général), et c’est super intéressant ! L’écriture est maîtrisée et le dialogue sonne juste. Seul petit point négatif : comme Plume Azerty, je trouve que l’évocation de Melra est en trop, le texte n’en avait pas forcément besoin. Mais je crois que c’est mon texte préféré pour cet épisode. Bravo ! 🙂

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  6. Ha, un de mes textes préférés, si ce n’est mon texte préféré de cet épisode!

    J’ai presque tout aimé, à commencer par Paloma: c’est un personnage qui a beaucoup de potentialité puisqu’il n’a été que très peu exploré jusqu’ici et ce que tu décris d’elle me plaît bien (son indépendance, un certain goût pour la solitude mais en même temps une bonne sociabilité avec Tony). Comme Paloma n’a pas beaucoup été utilisée, j’aurais personnellement préféré davantage de détails sur elle… mais on peut aussi la découvrir petit à petit, au fil des épisodes (c’est plus subtil 🙂 )!
    J’aime beaucoup aussi la richesse des informations que tu nous apportes sur l’univers du CLV, avec le train, la bibliothèque, les deux autres villes… Bravo!

    Le revers de la médaille, quand on a autant d’idées, c’est la longueur du texte et parfois une certaine tendance à s’enliser. 1009 mots! Tu as complètement explosé la limite dis-moi 😀
    C’est pas super grave puisque tu te retrouves tout de même en Sélection (et on se souvient de textes superbes mais à rallonge de Titelilou qui n’auraient simplement pas pu tenir dans la limite de mots). Attention quand même: ce (gros) détail nous empêchées de placer ton texte parmi les candidats à l’Intégrale, c’est dommage…
    Pour corriger ce défaut, rien de plus simple: ra-bo-ter! C’était en effet impossible de respecter les 600 mots maximum avec tout ce que tu nous donnes comme info. C’est horrible mais c’est comme ça, il faut supprimer des choses. Typiquement, parler de Melra n’était pas indispensable. Personnellement je me serais même arrêtée à peu près au moment où il parle de la bibliothèque, en essayant de trouver une façon de clore le texte éventuellement pendant la discussion. Tu aurais toujours pu réutiliser tes idées pour d’autres textes (et n’hésite pas à le faire d’ailleurs).
    Au final, on a un peu l’impression que tu t’es laissée submerger par la vague de tes idées et que tu n’as pas réussi à la stopper, ou alors que tu n’arrivais pas à trouver une façon de conclure autre qu’avec une sorte de suspens (assez maladroit et peu utile au final)…
    Donc pense à te limiter pour le futur 😉

    Je ne t’ai pas beaucoup parlé de ton écriture parce que je ne vois rien à redire, ton texte est très agréable à lire, fluide, bref, continue comme ça!

    J’espère te lire au prochain épisode!

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  7. Ton écriture ne cesse de m’impressionner ! Tu as vraiment une plume magnifique et mâture (je ne sais pas vraiment si ça se dit mais tu comprends la pensée ^^) pour ton âge (je pense qu’on ne cesse de te le répéter mais c’est tellement vrai !). Tes textes sont si réalistes qu’on ressens facilement l’univers. Je n’ai pas décollé mes yeux de ma lecture pendant tout le texte et à la fin je me suis dit « et la suite ?  »

    C’est ton titre qui m’a attiré, je le trouve génial, j’adore les trains lorsqu’on les retrouve dans les livres, pour moi ils ont vraiment une symbolique parce que j’ai l’impression qu’ils peuvent traverser toute les époques (et les Grandes Catastrophes) donc ça me semble très probable qu’ils soient là et c’est cool que tu en parles ! L’univers du monde à cette époque est vraiment bien maîtrisé et tu fais apparaître un pan de leur vie quotidienne qui rend ce monde encore plus réel !

    Tout tes textes sont si prometteurs ! Je pense (enfin je suis sûre en fait) que tu peux les garder bien précieusement !

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