Paris en bouteille

Sélection Arc 2 – épisode 6

Par rouge-gorge

Défi du Jury

Quand j’étais enfant, j’entendais parler de l’espace partout, tout le temps. Ça faisait rêver tout le monde. Tout le monde sauf moi.

Moi, je me disais que si j’allais dans l’espace, le vaisseau pourrait exploser, et moi j’étoufferais sans air, et je mourrais. Mes parents se moquaient de moi, disant que ça n’arrivait jamais, que j’étais stupide de penser ça. Mes parents utilisaient souvent le mot stupide pour parler de moi. Les docteurs disaient que j’étais autistes. Il y avait encore des docteurs à cette époque. Il y avait encore plein de choses.

Puis les Grandes Catastrophes sont arrivées, et mes parents sont morts. Ça ne m’a pas rendu triste. Je ne les aimais pas beaucoup. Je ne crois pas qu’ils m’aimaient beaucoup non plus.

Je m’appelle Frank et je suis Martien. C’est la vérité : je vis sur Mars. Mon génome est celui d’un humain, et je pourrais dire que je suis d’origine Terrienne, comme les gens qui ont une couleur de peau différente de leur concitoyens disent parfois qu’ils sont d’origine Malienne ou Anglaise ou Philippine, mais aujourd’hui, il n’y a aucun moyen de dénier ma position géographique ou mon mode de vie : je suis martien.

Je me rends bien compte qu’il s’agit là d’une digression contrariante et je m’en excuse. J’ai tendance à digresser quand je suis nerveux. Car il faut bien comprendre que toute la situation a de quoi rendre nerveux. Pour commencer, vous parlez à un criminel.

Je ne voulais pas vous le dire, mais mes copains m’ont dit de le préciser car c’est plus effrayant, puisque le but est de vous faire peur. Parce que c’est la guerre, même si c’est un peu triste.

Enfin, je dis que je suis un criminel, mais j’ai pas vraiment fait exprès, vous voyez. J’étais juste en colère contre eux, et j’ai agité le chalumeau pour leur faire peur, et j’ai mis le feu à la maison. Les juges ne m’ont pas cru, parce qu’ils ont l’habitude de voir des enfants qui veulent faire du mal à leurs parents et que ma tête est abîmée, mais j’ai pas fait exprès, je vous jure.

Enfin, j’ai été condamné quand même, et c’est pour ça que j’ai choisi de partir sur Mars. Je sais bien que le détail n’est pas essentiel, mais j’aime bien les détails.

Bref, tout le truc, c’est de vous faire peur, c’est pour ça que j’en rajoute un peu. Les gars m’ont dit que pirater les radios c’était pas suffisant, qu’il fallait mettre le paquet. Ils m’ont aussi dit que vous ne comptiez pas, que je ne devais pas être désolé pour vous ou tenter de vous rassurer, et que de toute manière vous serez sans doute bientôt mort. Ça fait un peu bizarre, de me dire que vous, là, à qui je parle, risquez de mourir à cause de mes copains, mais bon, c’est la vie.

Même si c’est un peu triste. Je veux dire, je sais bien que vous autres Terriens êtes pas méchants, la preuve, j’ai un cousin Terrien, il s’appelle Élie et c’est la personne la plus gentille de l’univers. J’espère qu’il va bien. Lui, par exemple, je voudrais pas que mes copains lui fassent du mal.

Pourtant ça risque d’arriver. C’est là où je voulais en venir, le sujet de la grosse annonce : nous autres Martiens faisons sécession de vous, Terriens, qui nous avez envoyés là pour construire vos panneaux solaires et aussi pour y mourir. Nous proclamons la République Indépendante de Mars.

Maintenant, le truc qui est censé vous faire peur : mes concitoyens vous disent qu’ils ont des tas d’agents sur Terre et des tas de bombes ici sur Mars. Si vous voulez entrer en guerre contre nous ou quoi, on tuera plein de Terriens, n’importe qui, sans faire attention à sur qui ça tombe. Peut-être votre mère, peut-être votre collègue, peut-être mon cousin Élie. Ils disent que ce sera violent, qu’il y aura du feu et du sang. Ils disent que s’il y a une seule tentative d’hostilité contre nous, ils le feront. Enfin, je suis sûr qu’ils exagèrent, parce que, comme dirait Élie, avec des si, on mettrait Paris en bouteille.

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2 réflexions au sujet de « Paris en bouteille »

  1. J’adore ! Tu m’impressionnes à chaque nouveau texte !
    Le récit de Franck est vraiment touchant, et à la fois très angoissant. On a vraiment l’impression qu’il est en face de nous et qu’il nous parle directement, c’est bluffant. La fin est brutale, nous laisse sur notre faim, on a envie d’en savoir plus…
    Je ne sais pas trop quoi te dire (c’est assez difficile de dire des choses constructives quand on a vraiment beaucoup aimé) mais ton texte est un de mes préférés de cet épisode ! Bravo à toi !

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  2. Hoho… Quelle claque ^^
    Pendant tout le texte, je me demandais où tu voulais (où Frank voulait) nous emmener. Et c’est violent. Et j’aime (et j’approuve) la façon dont Frank parle. Il y a du réalisme dedans, des réflexions vraies mais que la plupart des personnes n’expriment pas. Tellement de choses horribles dites avec tellement de candeur. C’est touchant en mettant mal à l’aise.
    Bravo (même si ton texte est un peu… extrême ?)

    J'aime

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